On a assisté cette semaine à une rupture, celle de l’unité « occidentale ». Cela s’est déroulé à New York, au siège de l’ONU. En trois temps, ou plutôt trois résolutions à propos de l’Ukraine à l’occasion du troisième anniversaire de son invasion par la Russie. Pour chacune d’elles, les Etats-Unis et les Européens ont choisi des camps antagonistes. Washington a voté avec la Russie, la Biélorussie, la Corée du Nord, le Nicaragua ou Israël contre une résolution ukrainienne rappelant que Moscou est l’agresseur soutenue à l’Assemblée Générale par tous les États européens – à l’exception de la Hongrie.
Washington a ensuite voté contre sa propre résolution sur l’Ukraine après qu’elle a été amendée par les Européens. Dans la foulée, les Etats-Unis ont fait voter leur texte non amendé dans une troisième résolution cette fois-ci au Conseil de sécurité qui demande la fin du conflit sans nommer l’agresseur. Elle aurait pu être rédigée par Moscou ou Pékin. La Russie et la Chine l’ont applaudie. Seuls les cinq Etats européens du Conseil de sécurité (France, Royaume-Uni, Danemark, Grèce et Slovénie) se sont abstenus, par volonté d’apaisement. En l’espace de quelques heures, Washington a changé de camp, rompu ses alliances et mis fin à 80 ans de pratiques diplomatiques.
Prendre le parti de l’adversaire
Bien sûr, ce n’est pas la première fois que le camp « occidental » se déchire. On ne compte plus les vetos US qui contrarient les Européens en particulier sur les conflits au Proche-Orient. Mais il s’agit ici d’autre chose : prendre le parti de l’adversaire. Ce n’est pas une affirmation de plus d’un unilatéralisme ou d’un impérialisme américain. C’est la négation des engagements et des garanties faits aux plus proches alliés des Etats-Unis. Désormais, pour Washington, l’agression russe contre l’Ukraine n’est plus une menace existentielle pour le continent européen comme le considèrent tous ses partenaires de l’OTAN, mais un simple conflit entre deux belligérants. Les « Occidentaux » ne sont d’accord ni sur les causes de la guerre, ni sur les responsabilités, ni sur la façon de la résoudre.
Bien sûr on dira que ce concept d’« Occidentaux » ne veut pas dire grand-chose, qu’il est évolutif, variable et souvent trompeur. On peut toutefois convenir que l’« Occident », dans son usage contemporain, c’est les Etats-Unis et leurs alliés, avec ou sans les Asiatiques. C’est l’OTAN et ses partenaires. C’était les démocraties libérales et le marché. Qu’on soit d’accord ou non sur sa définition, ses membres comme ses adversaires continuent de s’y référer. Dernière invention en date, celle de la Russie qui aspirait un temps à être considérée comme un membre de la famille. Elle parle à présent d’« Occident collectif » pour désigner son adversaire et ses valeurs décadentes.
Merz et la nouvelle Europe
Les Européens peinent encore à y croire – à croire en cette rupture. Cela bouscule trop de certitudes. Celui qui en a peut-être le mieux pris conscience est Friedrich Merz, vainqueur des élections allemandes. L’Allemagne, attachée plus que tout autre pays au lien transatlantique, n’était-elle pas le plus « occidental » des « Occidentaux » ? Au soir de sa victoire, le futur chancelier a déclaré qu’il ne se faisait « absolument aucune illusion quant à ce qui se passe aujourd’hui en Amérique ». Après le coup de poignard américain dans le dos des Européens à Munich, Berlin affirme que son destin se joue avec l’Europe, aux côtés de la France, sans plus pouvoir compter sur les Etats-Unis.
L’Occident se rétrécit. Il ne disparaîtra pas mais il se diversifie. Quant aux Etats-Unis, il serait plus juste de parler aujourd’hui d’un « Extrême-Occident ». Extrême sur le plan géographique comme sur celui des idées. En anglais, cela s’appelle le Far West .