
En 2002, nous n'étions pas dans le même rapport de force face à l'extrême-droite. Nous vivons un 2002 à l'envers. En 2002, Chirac avait une vraie base de masse à droite. A gauche, le transfert des voix sur Chirac se faisait sans trop de problème, après une cohabitation avec Jospin qui ne s'était pas trop mal passée et qui apparaissait, aux yeux de beaucoup, comme consensuelle et non-conflictuelle. 2002, c'était un plébiscite explicite pour Chirac.
Et en réalité, il faisait peut-être plus sens de s'abstenir en 2002…. Qu'en 2017. Car, dans le cas qui nous préoccupe, il n'y a pas de plébiscite de Macron. Sa base électorale est faible et fluctuante. Elle est composite, parce que trop centriste. Le report des voix à droite sur Macron n'est plus certain, contrairement au scénario de 2002: si Fillon appelle bien à voter Macron, une large partie de l'électorat de droite, et pas des moindres (la Manifs pour tous) annoncent qu'ils penchent vers Le Pen.
Macron l'ultralibéral pâtît de la méfiance évidente d'un électorat de gauche qui ne s'attache pas seulement à son programme, mais aussi à l'image qu'il donne: méprisante et hautaine vis-à-vis des classes populaires. Dit autrement: oui, il y a un risque que Marine Le Pen gagne cette élection.
En 2002, le risque que Jean Marie Le Pen gagne un scrutin était quasi nulle. Le second point est que la campagne de Macron est médiocre: il n'est pas seulement néo libéral: il est mauvais dans sa campagne. D'où le paradoxe: c'est parce qu'il est médiocre qu'il y a danger, et c'est parce qu'il y a danger que nos voix doivent se reporter sur lui, peut-être plus qu'en 2002.
Il y a enfin un dernier point: nous sommes tous d'accord pour dire que Macron va mener une politique à la Thatcher, à laquelle nous allons toutes et tous nous opposer. Concernant Le Pen, la question est: pourrons-nous nous y opposer? La réponse est non.
La droite et l'extrême droite ne tiennent pas seulement les urnes: ils tiennent la rue. Et peut être mieux que nous. Ils ont eu leur mouvement social, la manifestation pour tous: massive, fondatrice, installée dans un temps politique sans doute plus long que celui contre la loi travail, elle mobilisait la droite traditionaliste, celle qui penche aujourd'hui vers l'extrême droite, a donné à la réaction une narration contestataire sur les pavés. L'extrême droite a maintenant des relais dans les appareils sécuritaires, la police. La rue, les armes, les urnes…; et la constitution (l’article 16).
Face à cela, notre peau ne coûtera pas bien cher. Macron n'a pas de croyance, et c'est la logique de l'opportunisme: c'est pour cela qu'il peut perdre. Marine Le Pen et la droite radicale couplée à l'extrême droite ont un discours construit, cohérent, travaillé dans le temps, idéologisé, avec une base de masse, dans la rue et dans les urnes: c'est pour cela qu’ils peuvent gagner.
Il y aura d'infimes moyens de résister à Macron (notamment par le fait qu'il ne disposera pas automatiquement d'une majorité législative, ou qu'on pourra lui opposer parfois la rue). En l'occurrence, Le Pen sur le mode du plébiscite populiste de droite pourrait bien cartonner aux élections parlementaires. Si elle est élue, il y a aura peu, très peu de moyens de lui résister.
Le bilan municipal du FN, couplant racisme et casse sociale, se généralisera au national: ça sera la curée. Je comprends le réflexe du "Ni, Ni", que j'ai eu dimanche soir dernier, et qui a duré pendant trois ou quatre jours de réflexions assez déchirées. Mais une simple estimation du rapport de force, de la dynamique de campagne, revient à dire que nous ne sommes plus en 2002. C'est parce que nous vivons un 2002 à l'envers que nos voix doivent se reporter sur un médiocre. Et je voterai donc pour le médiocre.