Le régime algérien n’a jamais contesté formellement la liberté d’expression. Sauf qu’il la conditionnait par le respect des « constantes nationales ». Et donc la tuait dans l’œuf. C’est avec cet alibi qu’il a fait taire toute voix contestatrice et emprisonné ses dissidents.
C’est contre le Hirak, encore vivace dans la diaspora qu’une loi de déchéance de nationalité avait été proposé en 2021 par Tebboune, fragile, mal élu et n’arrivant pas à se débarrasser de la contestation. Elle visait « tout citoyen qui, depuis l’étranger, porte préjudice aux intérêts de l’État ». C’est-à-dire ceux qui contestent le régime.
Il est bon de rappeler la filiation et l’origine de ces deux idées que prônent certains contre Kamel Daoud et Boualem Sansal auxquels on dénie la liberté d’expression et dont d’autres réclament même la déchéance de nationalité. Des idées qui avaient été conçues par le pouvoir contre ceux qui dénonçaient sa corruption, son autoritarisme et sa répression contre la liberté de pensée. Des idées qui peuvent toujours être retournées, tôt ou tard, contre les contestataires du régime qui les réclament aujourd’hui contre ces écrivains. Ils auront, eux-mêmes, en l’ayant admis pour les autres, validé leur légitimité.
Et puis, il y a une question fondamentale. En science, en art, en création littéraire et artistique, en réflexion et interrogation intellectuelles, il n’y a pas de limite et il n’y a pas de limite sacrée. Si on estime que les frontières sont sacrées, alors il y a plus sacré, Dieu et la religion !
Kateb Yacine a été apostasié pour avoir comparé les minarets à des fusées incapables de décoller. Il a été apostasié par les religieux. Mais avec la bénédiction du pouvoir qui avait envie de se débarrasser d’un opposant turbulent, irrévérencieux et incontrôlable. Il l’a contraint à vivre en exil les premières années de l’indépendance.
On n’est pas capable de discuter de nos frontières, de leur historicité , de la façon dont elles se sont faites ? Nos frontières ne sont ni innées ni un don de Dieu. Elles ont été façonnées par les hommes et les accidents de l’histoire et on peut les interroger et les réfléchir. Elles ont constamment changé, elles changent et j’espère qu’elles changeront car j’espère bien, qu’un jour il n’y aura plus de frontières avec le Maroc et la Tunisie et que le Makhzen marocain et le Makhzen algérien ne trouvent plus motif à cultiver la haine et la Assabya pour mieux assoir leur pouvoir.
Un écrivain, un seul, par une seule déclaration a réussi à mettre en branle un pays, son Etat, ses intellectuels. Il y a problème ! C’est que nous avons peur. Peur de tout et peur d’abord de nous-mêmes. Peur de nous regarder en face. Peur de nous interroger. Peur de l’interrogation. Peur de la réflexion. C’est cela le résultat de décennies d’interdiction et de diabolisation de toute pensée libre.
L’emprisonnement de Sansal procède de la même logique d’infantilisation et de décérébration. En l’emprisonnant, c’est surtout la discussion qu’on ferme. Il n’y a rien à discuter ni à réfléchir, circulez. On ne discute pas ce que dit un traitre. On le fait taire, on le met en prison. On peut l’insulter. Mais le discuter, c’est participer de sa traitrise. C’est pour cela qu’on insulte et on diabolise à leur tour ceux qui condamnent son emprisonnement, et que leur appel à la confrontation par le débat est conspué comme une prime à la traitrise.
Une vidéo circule de Boudjedra sur Radio M. Il y a 10 ans, celui-ci avait porté le fer avec les deux écrivains en question. Un vif débat, sans concession, s’était engagé entre lui et Ihsan El Kadi. Entretemps, Ihsan El Kadi qui avait su mener ce débat a été emprisonné, Radio M fermée et Boudjedra piégée par En Nahar qui voulait le décrédibiliser en dénonçant son supposé athéisme. La même chaine qui lynche aujourd’hui Boualem Sansal et Kamel Daoud.
Le régime n’a pas envie de débat. Il n’a pas envie de décrédibiliser les idées de Sansal. Au contraire. Il veut seulement les dramatiser pour s’en servir de moyen de diversion et de leurre pour piéger ses contestataires.
En hystérisant et en focalisant le débat sur Sansal et Daoud, le pouvoir a réussi d’abord à faire oublier sa débâcle électorale, son isolement international, les Harragas et l’appauvrissement de la population. Mais surtout à piéger ses contestataires.
Il a déjà réussi à mobiliser une partie de ses opposants comme procureurs au service de son opération. D’abord en les amenant à se dédire sur leurs propres revendications de liberté d’expression et de démocratie, en les amenant eux-mêmes à vouloir dresser des limites à l’expression et à punir la parole. Ensuite à les diviser. Il suffit de voir sur les réseaux sociaux les déchirements et invectives et la diabolisation de tous ceux qui contestent l’arrestation de Sansal et comment certains sont prompts à s’instituer gardien du temple et épousent rapidement l’esprit d’exclusion et d’autoritarisme du pouvoir.
Avec cette affaire, le régime a tendu un piège à toute la société.
Je reviendrai sur cette diversion