Tunisie : le syndrome des pitres !

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On se disait que la révolution étant un moment rarissime dans l’histoire des peuples opprimés allait engendrer des ruptures radicales et enclencher un mécanisme de transformation des mentalités à même de réduire les fractures sociales, d’éradiquer la corruption et de réduire les inégalités régionales .

On se disait que l’illettrisme forcené du benalisme allait disparaitre et que ses fomenteurs, ses protagonistes ainsi que ses innombrables relais dans les médias, dans l’administration, dans le secteur culturel allaient s’éclipser au profit d’un génie tunisien, d’une intelligence tunisienne, longtemps brimés, neutralisés, annihilés par une médiocratie envahissante et volubile !

Or, ce qui était occasionnel, passager, fortuit, adapté à une mafiocratie dévergondée et immorale, s’est avéré structuré, organisé, hiérarchisé, puissant et difficile à déloger !!!

On s’en est rendu compte au lendemain du 14 janvier 2011, quand le régime chancelant, vacillant, aux abois, avait mis en branle sa machine à décerveler pour créer dans le pays un climat de panique et de terreur propice aux cabales et à une extinction rapide des feux révolutionnaires dont la propagation menaçait les intérêts et privilèges de la classe économique qui a toujours soutenu le dictateur et le système inique qu’il avait mis en place.

Cette machine s’est activée sur deux fronts, d’abord, nourrir et amplifier la phobie islamiste et associer la révolution à l’islamisme, amalgame pernicieux qui a réussi à cliver le peuple tunisien et à enraciner durablement les germes de la division et de la polémique.

Ensuite, banaliser le fait révolutionnaire en l’assimilant tantôt à une insurrection tantôt à un coup d’Etat et légitimer ainsi le retour discret des figures les plus hideuses de l’ancien régime au pouvoir par le truchement de consensus et d’arrangements qui ont rompu l’élan révolutionnaire et précipiter sa récupération par une légion de démagogues et de populistes acquise à la cause de la contrerévolution et financée par des lobbies mafieux visiblement apeurés par une justice révolutionnaire vindicative et revancharde !

Cette banalisation systématique et massive eut recours à tous les procédés caricaturaux afin d’affaiblir le courant révolutionnaire et de décrire ceux qui l’incarnent comme des aventuriers, des mercenaires, des haineux à la solde de puissances régionales ou internationales dont les intentions malveillantes représentaient un risque pour la stabilité et la cohésion de la société tunisienne…

Bref, les mêmes arguments auxquels s’exposaient les opposants au régime de Ben Ali mais cette fois-ci sous couvert d’un bourguibisme abscons et d’une modernité factice savamment utilisés pour empêcher l’effondrement d’un régime qui, bien qu’il ait mis un genou à terre, ne fut pas abattu faute de volonté politique et en l’absence d’une vraie alternative à un système dont la survie a été rendue possible par les alliances suspectes entre les syndicats, la bureaucratie et les corporations.

Tous ceux qui s’opposèrent avec quelque véhémence à ce « projet consensuel » furent dénigrés, calomniés, vilipendés, sans aménité par des zouaves engagés et enrôlés parce qu’ils avaient un certain crédit auprès de l’opinion publique encore immature et incapable de discerner le bon gain de l’ivraie.

L’œuvre d’abêtissement et d’abrutissement entamé par Ben Ali à travers les médias et l’école fut poursuivie avec beaucoup plus d’habileté et de subtilités par les mêmes protagonistes : le but était de tourner en dérision les acteurs de la révolution, de mettre un terme à la tension sociale par un usage massif de l’intox, du mensonge, du divertissement dérisoire, imbécile, goujat, prompt à rappeler au Tunisien qu’il est un bon vivant, insouciant, indifférent au changement, calme, tranquille, lâche, peureux, carriériste, obnubilé par son estomac, assujetti à ses pulsions primaires, féru d’argent, de sexe et de farniente.

La peur du chaos aidant, le Tunisien devint une proie facile et se laissa conditionner par des pitres qui l’allégèrent ainsi du fardeau d’une conscience à peine éveillée et l’enfermèrent dans cette légèreté et désinvolture débilitantes et infantilisantes.

Le comique se substitua au tragique, le rire conçu comme un piège à con noya le poisson de la contestation sociale dans le maelstrom des imbécillités communes, bien rémunérées, pourvu que le citoyen se désintéresse de la chose publique et qu’il consomme de la sous-culture futile et débile.

L’arme de la dérision loufoque et des pantalonnades pathétiques vainquit la fronde populaire, berna l’électeur et permit le retour des caciques du benalisme au pouvoir…Oui, la révolution, c’est laid, c’est moche, c’est violent, c’est barbare, c’est dangereux, c’est le réceptacle de toutes les frustrations sociales, de tous les échecs, c’est l’exutoire des haineux et le terreau fertile des terroristes, il est nécessaire de la haïr parce qu’au lieu d’exhaler l’odeur enivrante du jasmin, elle pue la misère, la pauvreté et toutes ces souffrances qui doivent être cachées, masquées, tues !

Cette révolution est un cataplasme imprégné de pus teigneux des hordes barbares dont l’existence insulte le bien-être des mondains et de la bien-pensance bourgeoise !

Du rire, du sarcasme, de la moquerie de collégien pré-pubère pour exorciser le mal, pour diaboliser les gueux, pour fermer cette parenthèse et orienter le ras le bol social vers les révolutionnaires, responsables de la crise, de la gabegie, de l’incivisme, de toutes les tares héritées du benalisme et qui, par un heureux hasard, sont devenues les stigmates terrifiants de la Révolution !

Les protestations de la jeunesse grugée et roulée dans la farine sont venues à point nommé rappeler aux pitres qu’une conscience sociale est née et qu’il sera difficile de l’étouffer !

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